lundi 31 janvier 2011

La nudité crue et brutale des autoportraits d'Egon Schiele

Egon Schiele, 1890 - 1918.
Mort en 1918 à l'âge de 28 ans des suites de la grippe espagnole qui tua 40 million de personnes, y compris sa jeune femme trois jours avant lui, Egon Schiele était avec Gustav Klimt l'un des artistes les plus en vue à Vienne. La Vienne des bouleversements sociaux profonds, celle de Sigmund Freud, de Ludwig Wittgenstein et Arnold Schönberg qui tous multipliaient les expériences novatrices. L'exposition Vienne 1900 (prolongée dans une version réduite jusqu'à dimanche prochain) à la Fondation Beyeler (Riehen/Bâle) souligne la divergence entre la sensualité directe et brutale de Schiele et celle, décorative, transfiguratrice de Klimt, son mentor.

Éros, autoportrait, 1911.
Lorsqu'il traite ses thèmes érotiques, Schiele choisit la mine de plomb, l'encre de Chine, la gouache, l'aquarelle. Alors que la plupart des peintres recourent à la peinture à l'huile pour exprimer l'épaisseur de la chair nue. Dans ses autoportraits, le Viennois se représente volontiers en corps squelettique et solitaire, alors que ses contemporains le considéraient comme un être plein de charme. Les muscles nerveux, les tétons accentués, les côtes saillantes, les poils, le sexe au repos ou dressé: tout exprime l'énergie sexuelle inscrite dans ce corps. L'artiste révèle ce que la façade des "bonnes moeurs" viennoises cherche à cacher, comme le fait Freud.

Si dans Éros et dans d'autres travaux il présente sa bite érigée, on comprend bien qu'il ne cherche pas à provoquer: il explore ses propre pulsions. En regardant ses autoportraits, je suis transporté des années 1910 aux années 1980 où une autre "épidémie" que la grippe espagnole commence à décimer des jeunes hommes (comme les soldats à la fin de la guerre de 14-18) avant de contaminer d'innombrables femmes et hommes dans les pays dits émergents. Les gars que j'ai accompagnés jusqu'à la mort, alors que celle-ci leur accordait peu de temps pour rejoindre l'état de squelettes vivants, me font penser aux autoportraits prémonitoires de Schiele.

Une implacable exploration de ses sentiments et pulsions.
Un jour d'octobre 1985, j'étais allé rendre visite à Nouri pendant la pause de midi. Je l'avais trouvé assis au bord du lit que l'on venait de débarrasser des draps souillés par sa diarrhée, hagard et nu, le sexe immense entre ses cuisses poilues vidées de leur chair et de leurs muscles; Nouri, l'athlète si costaud un an auparavant. "C'est long...", avait-il dit. Oui, la déchéance durait pour cet homme qui avait perdu la raison (les médecins n'avaient encore aucune idée des soins à donner). "J'admire ta patience!", avais-je répondu. Nos dernières paroles car, le lendemain soir, lorsque je suis arrivé, il poussait son dernier soupir.

André

2 commentaires:

"Edouard" a dit…

Les peintres du corps torturé ont représenté le Christ en Croix et saint Sébastien pendant des siècles. Maintenant, ils se sont détournés des sujets religieux et ont dirigé leur palette d'anatomistes vers des sujets laïques. Comme Francis Bacon, Lucian Freud, petit-fils de..., et le sculpteur Giacometti. Je ne connaissais pas cet aspect de l'oeuvre de Schiele. Les livres présentent plutôt ses nus féminins.

Jean-Claude a dit…

Ce qui me touche chez Schiele c'est qu'il exprime ce que son contemporain Freud a décrit sur la nature humaine, et particulièrement la sexualité qui nous tient dans ses douces et terribles griffes de l'enfance (ou presque) jusqu'à la mort (ou presque).