samedi 18 mai 2013

Faute de soleil, retour aux photos des vacances naturistes passées





En 1937, l'auteur suisse Charles-Ferdinand Ramuz publie Si le Soleil ne revenait pas, qui raconte l'inquiétude des habitants d'un petit village de montagne. On n'y voit pas le soleil du 25 octobre au 13 avril car il passe au-dessous des crêtes. Les gens y sont habitués. Mais cet hiver-là, le vieil herboriste et guérisseur Ansermez prédit la mort du soleil. Certains prennent leurs précautions et font des provisions; d'autre n'y croient pas... Le livre paraît alors que l'Espagne est ravagée par la guerre civile et que la situation en Allemagne devient très critique.
Nous aussi, nous nous demandons actuellement si l'été reviendra cette année, si nous pourrons en jouir chez nous ou s'il deviendra hors de portée de nos moyens financiers...




Au secours !






jeudi 16 mai 2013

Pour un poil de barbe plus fourni : faites-vous opérer à Istanbul





La Hongrie s'est spécialisée dans la dentisterie; on se rend en Thaïlande pour changer de sexe. Les chirurgiens turcs faisaient fortune avec le tourisme de la calvitie. La tonsure volontaire ayant pris le dessus, ils ont passé à la densification des moustaches. Trois types de clients. Ceux d'Extrême-Orient avec un faible potentiel folliculaire qu'il faut enrichir. Les machos du Proche-Orient qui perdent de l'épaisseur en prenant de l'âge, faute d'une alimentation équilibrée -- moins de mouton plus de millet, les gars! Quant aux Européens, ils veulent une brosse à poils durs sous le nez. Pour regonfler l'orgueil viril, c'est moins hasardeux, moins douloureux et moins cher qu'un allongement de la tubulure. En moyenne, l'opération sous anesthésie locale dure cinq heures et coûte 5'000 dollars. Des agences spécialisées proposent un forfait touristique.




Mais, comme dans les autres industries esthétiques, la chir de la moustache attire beaucoup de charlatans qui vous bousillent diablement le look -- et irrémé-diablement. La mode de la moustache va et vient. Les Turcs étaient 77% à l'afficher en 1993 et ne sont plus que 34% aujourd'hui. En ce qui concerne la barbe, ils ont passé de 18% à 24% depuis que le parti religieux de la Justice et du Développement a pris le pouvoir. Dans les pays où le Printemps arabe avait soulevé des espoirs, certains adoptent la moustache comme moyen terme. Avant, il fallait être glabre si l'ont voulait se donner un air occidentalisé. Aujourd'hui, en attendant de voir si l'on verse dans l'islamisme total ou non, on peut déjà faire pousser la moustache. Triste précaution.



Problème technique: ces poils manquants, il faut aller les arracher ailleurs (imaginez les poils de votre fessier vous chatouillant les narines) et l'histoire ne dit pas lesquels sont appropriés. Encore faut-il en trouver... Mission impossible pour les gars qui se sont fait épiler au laser, et pas facile s'ils les ont dégommés depuis longtemps à la cire. Ah! follicules à jamais perdus...



Mes souvenirs (du siècle dernier) chez des barbiers turcs. Le moment flambant où le coiffeur craque une allumette pour vous brûler les poils des oreilles. La finition par un robuste massage de la nuque et des épaules. La fois où j'ai tenté de faire comprendre ceci: raser ma barbe et ne garder que la moustache, en complétant ma phrase hésitante par un geste survolant la moustache. Mais mes doigts sont descendus trop bas et je me suis retrouvé avec un ornement pileux en forme de croissant de lune. Mes amis m'ont surnommé Donald Duck... C'était au bord de la mer, à Alanya où poussaient les orangers et les caféiers.  Nous rêvions de nous y installer. Mais la mort est passée par là. Et Alanya ressemble aujourd'hui à ces stations balnéaires espagnoles où le béton a tout bousillé, remplaçant la simplicité par la misère.

André

lundi 13 mai 2013

Les vieux lions aussi caressent des projets et les réalisent



Ces trois derniers jours, je me suis rendu chaque matin à Soleure, petite ville de style baroque, parmi les plus belles de Suisse. Levé avant six heures, longeant en train des villages cernés de champs de colza en fleurs, encore plus jaunes sous la pluie, puis les lacs de Neuchâtel et de Bienne, j'allais suivre les lectures et débats des Journées littéraires de Soleure rassemblant plus de 130 écrivains et traducteurs venus du monde entier. À elle seule, la Suisse compte quatre langues officielles (allemand, français, italien, romanche) et des auteurs qui écrivent également dans des dialectes locaux. Elle bénéficie aussi de l'apport des étrangers qui l'ont choisie pour s'y installer ou s'y réfugier. Certains ont adopté l'une des langues locales, d'autre continuent à rédiger dans leur idiome maternel et publient, par exemple, en même temps en russe et en allemand.

Soleure, siège de l'ambassadeur de France en Suisse aux 16e et 17e s. Ci-dessus, l'ancien entrepôt de vin où se déroulent les lectures.
Parmi les invités, il y avait quelques stars internationales dont le Hongrois Péter Esterházy, l'Américain Michael Cunningham (on y reviendra dans un billet plus gay) ou le prix Goncourt Alexis Jenni. L'un des thèmes cette année concernait les débuts, les premières lignes d'un roman ou d'un récit. Exemple tiré d'une prochaine publication de l'Allemand Navid Kermani intitulée Grosse Liebe. L'auteur s'est inspiré d'un conte persan qui commençait, comme aussi les contes hongrois, par cette formule magique: "Il y avait une fois, et il n'y avait pas". Je traduis: "Un roi parcourt la campagne accompagné de sa suite de ministres, généraux, fonctionnaires, serviteurs et soldats, des dames de son harem [et de ses beaux jeunes hommes de compagnie]. Sur le bord du chemin, il voit un vieil homme décharné qui ronge ses ongles, probablement un fou. "Je parie que tu aimerais mieux être à ma place," lui dit le roi moqueur du haut de son éléphant. "Non, répond le vieillard, j'aimerais ne pas être moi."

J'imagine que des homos traversant une passe difficile pourraient exprimer le même souhait -- ne pas être moi. Cela ne m'est pas arrivé, privilégié que je suis. Mais j'aurais préféré parfois ne pas être la cible du mépris; et cela se produit encore aujourd'hui. De même que j'ai souhaité suivre dans la mort les hommes qui m'avaient quitté en passant de l'autre côté après de grandes souffrances. À 77 ans, j'ai la chance de me trouver en bonne santé -- malgré quelques ennuis l'an dernier. Je vis dans un pays qui -- bien qu'attaché à des avantages indus et à ses saloperies bancaires, mais obligé de changer sous la pression d'États tout aussi pourris -- sait progresser dans d'autres domaines, notamment ceux de la recherche et des techniques de pointe. Privilégié, je le suis aussi aussi parce qu'à mon âge, je poursuis encore des projets qui me tiennent à coeur -- la médiumnité, l'écriture -- et continue à me former pour me forger de nouvelles libertés, un horizon plus large.

Comme dit le sage: on ne doit pas juger un être sur ce qu'il est, mais sur ce qu'il s'efforce de devenir. À Soleure, j'ai vu et entendu des écrivains qui avaient blanchi sous le harnais -- notamment Urs Widmer, une force de la nature qui aura 75 ans dans quelques jours --, des lions de ma génération dont la puissance d'expression est entière, approfondie par l'expérience, toujours aussi verts dans leur coeur et, je le leur souhaite, dans leurs couilles.
Écrivain et dramaturge, Urs Widmer a étudié à Bâle,
Montpellier et Paris; enseigné à l'uni de Francfort.
André