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dimanche 7 mai 2023

Gustave Roud l'écrivain et photographe fasciné par les corps des paysans



Écrivain contemplatif, poète considéré parmi les grands de son époque, traducteur de plusieurs versificateurs allemands et photographe, Gustave Roud (1897-1976) a passé sa vie dans la campagne du Jorat vaudois au nord de Lausanne, en compagnie de sa sœur dans la ferme familiale. Fasciné par les corps des paysans de sa région -- des hommes aimés avec discrétion, à distance et qui appréciaient sa retenue au point de poser volontiers pour lui. En ce temps-là, les photos étaient rares et les gars étaient heureux d'en recevoir une copie pour leur album de famille.


Les textes de Gustave Roud envoûtaient ses lecteurs de façon pénétrante, avec douceur. Et l'on ne se rendait pas compte que l'auteur décrivait la fin d'une ruralité paisible qui serait peu à peu remplacée par une ruralité industrielle, tant dans l'élevage du bétail et de la volaille que dans l'agriculture. Poète du terroir, Roud marchait dans la campagne jour et nuit. On l'imaginait vieux garçon solitaire. Pourtant il entretenait des liens avec de nombreux écrivain/e/s, musiciens et peintres. Néanmoins, sa "différence sexuelle" comme on disait, n'était que rarement mentionnée.

 

Gustave Roud - News

Extrait de "Air de la solitude".

"Qu'il est donc rapide, le glissement d'une saison moribonde vers la saison future ! Hier encore (il semble que c'était hier), ce grand pays sous le soleil sec de septembre s'abandonnait aux charrues. Elles ouvraient dans l'herbe rase des prairies de longues blessures roses d'heure en heure élargies. A la pointe du dernier sillon, Fernand, l'épaule nue et dorée comme au plein de l'été, une main sur le soc éblouissant, portait de l'autre à ses lèvres une pomme si rouge que le ciel autour d'elle avivait son bleu trop doux. Les chevaux las s'endormaient au repos et leurs crinières, en se penchant vers le sommeil, démasquaient par à-coups le ruban d'horizon, ses pans de collines, ses villages minuscules délicatement dessinés, avec le compte exact de toitures et des arbres, leurs couleurs posées côte à côte sans une bavure, à peine amorties au fond de l'air mûri comme un vin d'or."



La discrétion du poète suit l'évolution de l'acceptation des "pédés" par la société. Dans les années 1930 Zurich, à l'exemple de Berlin, est reconnue comme lieu de rencontre avec dancing, club (der Kreis), restaurants, hôtels et quais tolérants. Lorsque les nazis prennent le pouvoir en Allemagne, tout est foutu. Et les Polices helvétiques créent leurs registres des homosexuels. Mais en 1942 -- c'est l'exception en Europe -- Berne dépénalise les relations homosexuelles entre adultes suisses consentants. C'est à partir de 21 ans alors que l'âge de consentement est de 16 ans pour les hétéros.






Ces allers-retours et l'incompétence des psys permettent de comprendre pourquoi l'attitude de la société n'a pas évolué à cette époque. Gustave Roud ne voilait pas son appréciation du corps masculin dans sa poésie, du moins pour ceux qui pouvaient la déchiffrer, et encore moins dans ses photos qu'il n'a jamais cachées. En revanche, il ne parlait pas de son orientation sexuelle et se privait de la jouissance qu'elle apporte lorsqu'elle est partagée avec des compagnons de valeur. Ses amitiés sincères avec les jeunes paysans de son entourage sont demeurées platoniques. 

André





Autre extrait de "Air de la solitude".

"Je crois que seuls certains états extrêmes de l'âme et du corps : fatigue (au bord de l'anéantissement), maladie, invasion du cœur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l'homme sa vraie puissance d'ouïe et de regard. Nulle allusion, ici, à la parole de Plotin : "Ferme les yeux, afin que s'ouvre l’œil intérieur". Il s'agit de l'instant suprême où la communion avec le monde nous est donnée, où l'univers cesse d'être un spectacle parfaitement lisible, entièrement inane, pour devenir une immense gerbe de messages, un concert sans cesse renouvelé de cris, de chants, de gestes, où tout être, toute chose est la fois signe et porteur de signe. L'instant suprême aussi où l'homme sent crouler sa risible royauté intérieure et tremble et cède aux appels venus d'un ailleurs indubitable.
De ces messages, la poésie seule (est-il besoin de le dire?) est digne de suggérer quelque écho."











Ce que Roud n'a jamais pu réaliser...



dimanche 12 mars 2023

Des autoportraits de mâles à poil disséminés dans le monde entier





Le nombre de photos d'hommes nus circulant sur les réseaux sociaux est époustouflant. En dehors des gars qui ont posé pour des photographes professionnels ou amateurs et des acteurs du porno, combien ont-ils volontairement publié ces documents et combien se retrouvent-ils victimes de piratage ou de copains insouciants ayant diffusé leurs photos de partouze et de plage nudiste ? Sans parler des "pornos vengeurs", des selfies piratés et des montages où l'on substitue un visage sur une autre photo.






Bien avant les outils permettant de prendre des instantanés, les peintres ont composé des autoportraits soit pour s'exercer, soit par penchant. Puis est apparue la photographie dont il fallait confier le développement à un spécialiste discret. Dans les années 1970 je me suis procuré un Polaroid permettant d'obtenir une photo sur papier en quelques minutes. Mon grand amour et moi avons organisé des prises de vue pour faire connaissance de nos corps sous tous les angles. Chaque tirage était coûteux, ce que n'imaginent pas les jeunes aujourd'hui...

Simone Geraci : un gisant qui lui ressemble.



Le peintre de Palerme Simone Geraci né en 1985 et l'Autrichien Egon Schiele (1890) n'ont éprouvé aucune gêne à révéler le regard qu'ils portent sur eux-mêmes. C'est cette découverte intérieure qui est intéressante. Schiele était particulièrement fasciné par les corps dénudés féminins et masculins. La grippe espagnole a mis un terme à sa carrière. Peu d'egoportraits (selfies) circulant aujourd'hui sur les réseaux sociaux sont aussi éloquents. Pourquoi ?

Egon Schiele, autoportrait.


Ils sont hâtivement diffusés sur un instrument rectangulaire qui tient dans la main de son propriétaire et l'accompagne jour et nuit. Lorsque cet individu marche en plein-air, au lieu de regarder ce qui l'entoure, les passants, de contempler le sommet des arbres, les oiseaux et au lieu de sourire aux enfants, de s'écarter pour laisser passer un vieillard, elle/il avance aveuglément les yeux fixés sur son rectangle. Ainsi s'exprime son obsession de soi et la vanité insipide des messages qu'elle/il consulte.



Diffusé dans ce monde décérébré, l'autoportrait à poil -- réalisé à la va-vite -- ne transmet aucun contenu humain. Sinon que son auteur/e n'a rien d'autre que du plomb dans la cervelle, pas la plus petite parcelle de réflexion ni de créativité. Et même si elle/il a flouté son visage, les tatouages de ses bras dévoilent son identité. Nous nous posons beaucoup de questions sur notre existence ici-bas. Sur notre libido, éventuellement aussi notre genre ou orientation sexuelle. Sur notre rôle, notre responsabilité envers autrui. Alors, quelle est l'utilité de cette messagerie express perpétuelle ? 

André























Selfie éléphantesque en Thaïlande.










Bien mieux qu'un selfie, cinq fois le même gars...










dimanche 10 juillet 2022

Le retour du bâton : après l'avortement, le mariage pour tous ?




Avons-nous vraiment obtenu le droit d'aimer ?

Les illustrations de cette page sont l’œuvre du photographe new-yorkais Ron Amato. En 2017, il a décidé d'émettre une déclaration politique. Trump avait choisi un vice-président foncièrement homophobe et son administration s'était engagée dans plusieurs mesures destinées à démanteler les acquis de la communauté LGBTQ+ dans la sphère de l'emploi, du logement, de l'éducation et de nos relations avec nos partenaires. Ron Amato a donc créé une série de photos pour exprimer son point de vue. Le symbole qu'il a choisi est un linceul blanc.


Le droit de nous attacher à qui nous avons choisi ?

"Tout au long de notre histoire, déclare le photographe, la communauté gay a tenté de rendre notre existence plus supportable pour les hétéros en déclarant, par exemple, qu'il "ne s'agissait pas de sexe, mais d'amour." À mon avis, c'est une fausse représentation de l'humanité. Contester à notre sexualité son importance c'est désavouer qui nous sommes, nous ces vibrantes créatures. L'attrait sexuel et sa réalisation sont à la base d'une vie saine et productive. Les hommes dans cette série de photos sont empêchés d'atteindre cet épanouissement parce qu'on leur refuse l'inaliénable droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur."

Avons-nous jamais eu la totale liberté d'être qui nous sommes ?

Permettez-moi un souvenir personnel. Au début des années 1980 j'ai participé à l'une des premières émissions de la Télévision suisse concernant l'homosexualité. J'ai demandé que mon nom paraisse à l'écran avec la mention de "président du club Symétrie". Je le pouvais car le directeur de l'entreprise où je travaillais était au courant. À l'époque, c'était un privilège rare. Les autres gars étaient filmés le bonnet bien enfoncé sur la tête. Le lendemain, nous regardions l'émission en famille, une de mes sœurs, ses deux petits garçons, notre mère et moi.

Sans nous cacher ?


Sans devoir mentir ?



L'introduction avait été filmée dans un spectacle de travestis. C'était l'époque de la "Cage aux folles" auxquelles on assimilait tous les pédés. Un de mes neveux a tout de suite réagi: "Mais qu'est-ce que ça affaire avec oncle André ?" Quelques jours plus tard, le plus jeune demandait à sa mère: "Quand je serai grand, est-ce que je pourrai avoir une tondeuse et quand même me marier ?" Car nous poussions ensemble la machine à tondre le gazon.

Soutenus par notre famille ?

En Floride, depuis le 1er juillet 2022, une loi "don't say gay" interdit de parler d'orientation sexuelle et de genre jusqu'à la troisième année scolaire. Et les parents doivent être avertis si leur enfant participe à des activités gymniques ou à un voyage sous la direction d'une personne qui a fait son coming out. D'autres États ont pris la même mesure et y ajoutent l'obligation, pour les étudiants transgenre de tout âge, de fréquenter les toilettes et le vestiaire réservés à leur sexe d'origine... Vous imaginez la fille devenue un gars à moustache entrant chez les femmes au lieu des pissoirs...




Avec la révocation du droit fédéral à l'avortement (qui frappe les plus défavorisées) et la libre circulation des armes mortelles, ces foutus États-Désunis sont en plein "backlash": un retour en arrière significatif. Les marchands de fusils et de munitions proclament: "Les citoyens achètent des armes pour assurer leur défense et celle de leur entourage; du reste, les armes ne tuent pas, ce sont des individus qui en prennent la décision." Quant aux citoyens séditieux, ils se justifient: "Grâce à cette liberté, nous avons la capacité de prendre les armes contre un gouvernement qui deviendrait tyrannique." 


Clarence Thomas, le juge le plus conservateur de la Cour suprême a évoqué la possibilité de remettre en cause d'autres lois. Par exemple: l'arrêt de 2003 contre les anciennes lois pénalisant les relations sexuelles entre personnes de même sexe. Puis l'arrêt de 2015 protégeant le mariage pour tous au niveau national. Et l'arrêt de 1965 qui consacrait le droit à la contraception. À quand le retour de l'esclavage ? Il offrirait un emploi à ces nombreux jeunes Afro-Américains emprisonnés pour des délits auxquels échappent les Blancs...




Ainsi va la montée du fascisme dans l'Amérique actuelle. Les blancs pieux prétendent respecter les commandements d'une Bible qu'ils n'ont pas lue. En fait ils suivent l'interprétation qu'en font les clergés évangéliques, voire catholiques, inspirés par des prophètes comme D.D.T. Oui, Donald Duck Trump, celui qui passe la main sous les jupes des jeunes femmes pour vérifier si elles sont véritablement vierges, comme elles l'ont promis de rester jusqu'au mariage. Cela aussi, c'est l'Amérique profonde, toujours plus proche d'une dictature islamiste. Une fausse masculinité règne dans ces milieux politiques où l'on considère que les gars LGBTQ+ ne sont pas dignes de vivre.

Et l'Europe, est-ce qu'elle va suivre ce modèle suicidaire ?

André