Dans mon blogue du 14 janvier où il était question de gays envahissant
des auberges chrétiennes, j'ai évoqué le sauna new-yorkais The Continental Baths
où j'avais vu une chanteuse interpréter des airs de Jacques Brel en
anglais. Steven Ostrow, le créateur de cet établissement, est mort le
mois dernier à l'âge de 91 ans. Sa carrière avait commencé sur les
planches en tant qu'acteur et chanteur d'opéra. Voici comment comment
cet homme marié se définissait: "Je ne suis ni gay ni hétéro, pas
bisexuel ni asexuel. Je suis un être sexué et j'ai
couché avec des gens parmi les plus beaux au monde; sans le cacher à qui
que ce soit, ni à mon épouse, ni à ma famille."
Ostrow a ouvert son sauna en 1968 avec l'intention d'en faire un lieu
soigné et sûr, le contraire des établissements de l'époque. Et il a
attiré non seulement une large clientèle, mais de nombreux artistes qui
sont devenus célèbres grâce à l'auditoire homo. Six mois après
l'ouverture, il a connu ses premières descentes de police. De beaux
flics se présentaient en civil et louaient une cabine. Ils se rendaient
dans le hammam et attendaient qu'un mec les empoigne. C'est alors qu'ils
sortaient les menottes cachées sous leur serviette et arrêtaient tous
les clients.
Selon Ostrow, son établissement a été perquisitionné au moins 200 fois.
Les clients s'y sont habitués car le patron allait les tirer d'affaire
au commissariat. Les pots-de-vin facilitaient ces opérations. Et puis la
situation des homosexuels face à la société, aux autorités et aux lois
s'est peu à peu détendue. De plus en plus de clubs s'installaient
légalement. Finalement, le Continental n'a plus rempli son rôle
innovateur et a été fermé en 1976.
Le plus étonnant c'est qu'il y avait de plus en plus de clients pas
du tout intéressés parce que nous recherchons dans la vapeur et les
cabines des saunas. Par exemple Alfred Hitchcock qui venait en
observateur, nageait dans la piscine et repartait. La liste est longue
des vedettes célèbres comme Andy Warhol, Mick
Jagger ou Rudolph Nureyev qui ne cherchaient pas à tirer un coup ni à se
faire reconnaître. Alors que Bette Midler, Barry Manilow et beaucoup
d'autres venaient régulièrement chanter.
La télé déborde de cauchemars en cuisine et de séries débutant par un meurtre. Pourquoi pas de turlupinades en couture et coiffure ? France 2 y répond depuis vendredi dernier avec Drag Race France, deuxième saison. Des créatures mâles respectables se transforment sous nos yeux en protagonistes d'une féminité exacerbée, portée à son paroxysme avec des moumoutes opulentes et des robes à faire congestionner un couturier parisien. Ces drag-queens sont aux déguisements ce que les bodybuildeurs sont aux muscles: du beaucoup plus qu'il n'en faut.
Les paillettes ou la barbe.
Le drag est un divertissement devenu populaire aux
États-Unis depuis plus d'une vingtaine d'années. Il ne faut pas confondre ses
interprètes avec les personnes transgenre qui perçoivent leur identité
comme différente du genre assigné à leur naissance. Ni,
en général, avec des personnes dites non binaires ne s'identifiant ni à un homme, ni à une femme.
Et, me semble-t-il, il y
a aussi une différence entre un travesti et une drag-queen. Le
travestissement consiste pour un gars à s'habiller en femme dans sa vie
quotidienne. Tandis que le transformisme est un art où les acteurs
s'habillent en femmes le temps d'un spectacle. En principe, les
drag-queens se considèrent comme membres du clan LGBTQ+.
Les nouvelles reines du transformisme sur France 2.
Dans la compétition de
Drag Race France qui compte onze participantes, dix appartiennent au
genre masculin. La onzième est transgenre, soit un gars qui a
entrepris récemment sa transition hormonale. Son nom d'artiste est Moon,
la seule Suissesse du groupe et se définit comme "militante,
déterminée à défendre la transidentité". Pour elle, ce qui importe de
l'expérience en cours c'est la sororité avec les
autres participantes. Dans le premier épisode, cette "sororité" était au cœur des relations entre les onze rivales pourtant concurrentes.
Comme il s'agit d'une télé-réalité, on se demande jusqu'où ce que nous voyons a été mis en scène. Est-ce que les tourments qu'ont subis ces personnes durant leur jeunesse -- qui nous touchent réellement -- sont partagés sans réticence ou figurent-ils parmi les contraintes du contrat ? Aux États-Unis un homme d'affaires a passé sans transition de l'animation d'une télé-réalité à la présidence du pays qu'il a dirigé à coups d'affirmations mensongères. Alors, tout est possible.
"Certains l'aiment chaud."
Maquillage de Tony Curtis.
Dans le film de Billy Wilder (1959) deux musiciens poursuivis par des
tueurs se travestissent pour se cacher parmi les membres d'un orchestre féminin. À la fin, le plus moche des deux qui est dragué par un
millionnaire lui déclare: "Nous ne pouvons pas nous marier." "Pourquoi
?" Il explique qu'il n'est pas une vraie blonde, puis qu'il fume comme un
sapeur, enfin qu'il vit depuis trois ans avec un joueur de saxophone, et finalement qu'il ne peut pas avoir d'enfant. "Nous en adopterons, dit le prétendant" "Vous ne
comprenez pas : je suis un homme !" "Eh bien, personne n'est parfait !" Pour l'époque, c'était un message positif concernant l'homosexualité, à dissocier de l'image d'efféminés qu'on nous associait.
Pièce de théâtre, puis film (1978) La Cage aux folles a
renforcé cette réputation. À l'époque, beaucoup se cachaient par nécessité; cela permettait à ceux qui beurraient leur
biscotte sans pousser des cris de passer inaperçus. En tant que mec ouvertement engagé contre les discriminations, j'ai renoncé
aux biscottes. Et, dès que les abus sexuels commis par le
clergé de l'Église
catholique, apostolique et romaine ont commencé à fuiter, nous avons compris que les drag-kings du Vatican se foutaient de
cette parole de Jésus citée dans l'évangile de Jean: "Si vous
êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous
libérera." Elle est oppressante la vie qui vous interdit l'amour et la sexualité...
Vatican : la cage aux folles des drag-kings.
Aux États-Unis et dans quelques pays d'Europe, le racisme, la misogynie, l'homophobie et la
falsification de l'Histoire redoublent depuis que les fondamentalistes
religieux se sont associés aux partis les plus
haineux et mythomanes. Ces groupes empreints de violence dangereuse clament que
les drag-queens et les politiciens gays sont tous des "abuseurs", des pédophiles exploitant
des mineurs emprisonnés. Et leurs disciples les suivent parce qu'ils ont besoin de déverser leurs colères.
Des hommes d'État font interdire l'avortement
et la vente des produits permettant d'éviter une naissance. Ils font
retirer de la vente et des bibliothèques les livres évoquant l'existence des LGBTQ+
afin d'éviter aux enfants de le devenir. Il y a peu, ils attaquaient le
mariage pour tous qui allait mettre en péril les unions hétéros... Maintenant, ils s'en prennent avec des armes et des cocktails molotovs aux lieux où se rassemblent les "abuseurs", minorités de tous poils.
André
The Cleveland Proud Boys partant en guerre contre les "abuseurs".
J'ai décidé de passer en revue les 86 premières années de ma vie, dans
le désordre et en plusieurs épisodes... Comment le monde a évolué, pour
nous les gays, entre la veille de la deuxième guerre mondiale et le
début de celle qui nous affecte actuellement. J'ouvre une première
fenêtre: nous sommes en 1935 et j'observe mes futurs parents en voyage
de noces. (Certains passages de ce texte pourront crisper les lecteurs
qui ne croient pas en un autre monde, et ni à la médiumnité ou au
chamanisme que je pratique tous deux.)
La mère et le père qui me seront alloués sont en maillots de bain, assis
au bord de la mer. Ils ne savent pas que je les observe, à quelques
mètres derrière eux. Je comprends que j'hériterai non seulement de leur
gènes, mais aussi de leurs expériences, bonnes ou tragiques. J'en suis conscient à ce
moment-là, mais l'oublierai à ma naissance. Avais-je la possibilité de
choisir d'autres géniteurs ? Je ne sais plus. De choisir mon orientation
sexuelle ? Je crois qu'elle ne dépend pas d'eux, mais de ce que j'ai
vécu dans une autre vie, en Turquie.
Je suis né en 1936, une époque marquée par des retours en arrière dans
l'évolution du mouvement homo. Particulièrement en Allemagne où il a été
réprimé par les nazis après des années d'évolutions positives... Et je
suis encore en vie en ce lundi 26 décembre 2022 où je lis, dans un
journal américain, l'histoire du prêtre new-yorkais Louis Gigante qui
gérait, dit-on, la construction de milliers de logements pour les
pauvres. Or il était millionnaire et frère d'un gangster. Après sa mort
en octobre dernier, on a découvert qu'il avait légué la majorité de sa
fortune à son fils de 32 ans. Et lui-même était accusé de plusieurs abus
sexuels commis sur des enfants.
Revenons à l'entre-deux-guerres. Des mouvements militants se développaient
en Allemagne pour obtenir la suppression de l'article 175 du code pénal
condamnant l'homosexualité masculine depuis 1871. (Cet article n'a été
supprimé qu'en 1994 !!!) Dans ses débuts, le fascisme boche exaltait la
virilité incarnée dans le machisme et l'homo-érotisme. Plusieurs leaders
du nazisme, d'abord bien intégrés, furent ultérieurement condamnés et
certains exécutés après l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler. Sur les
100'000 homos fichés, on estime que 5000 à 10'000 ont péri dans les
camps de concentration. Certains d'entre eux parce qu'ils étaient
maltraités par leurs codétenus et les gardiens.
Sorti sur les écrans en 1972, le musical américain Cabaret reflète
la situation à Berlin à la fin de la République de Weimar. J'avais lu
plusieurs livres de l'auteur anglais Christopher Isherwood qui avait
migré à Berlin en 1930 pour vivre ouvertement son homosexualité. Le film
est basé sur ses deux romans berlinois Mr Norris Changes Trains (1935) et Goodbye to Berlin
(1939). Il n'y signalait pas son orientation sexuelle, ce sont les
auteurs du musical qui ont fait plus tard du personnage masculin joué par Michael
York un gars bisexuel. Ce qui n'a pas dû gêner l'actrice principale Liza
Minelli dont le père et l'un de ses maris partageaient notre
préférence.
L'évolution de l'épisode berlinois narré dans ces deux livres a évolué dans
une pièce de théâtre (que j'ai vue à New York), puis une comédie
musicale pour le théâtre, assez différente de ce qu'a finalement raconté le film. En
1938, Isherwood et le poète W.H. Auden ont quitté l'Allemagne nazie et se sont rendu en Chine qui était en
guerre contre l'occupant japonais. Ils ont rédigé leur reportage sous forme de livre. Après leur reportage en Chine, les deux copains se sont rendus aux États-Unis
où Auden a trouvé l'amour de sa vie et Isherwood obtenu la
nationalité américaine et rencontré plus tard le très jeune Don Bachardy dont j'ai fait le portrait dans Case des hommes.
J'ai été attiré par les bouquins d'Isherwood sans savoir qu'il était gay. A Single Man
(1964) m'a révélé pourquoi. Le roman décrit une journée de George, un
Anglais professeur à Los Angeles. Il vient de perdre son jeune amant, tué dans
un accident. Les différentes rencontres que George fait durant cette journée
lui permettent d'endurer son malheur. Ce livre m'a accompagné après la
mort de mon propre compagnon qui a été tabassé. Et, le même jour, le décès d'un cher camarade, terrassé par le sida. Les seules
paroles de soutien reçues à cette époque sont venues de femmes sans liens de famille avec moi.
Actrice et écrivaine, Erika Julia Hedwig Mann (1905-1969), fille du
grand auteur Thomas Mann, vivait à Berlin et se permettait de critiquer
ouvertement le national-socialisme. Lorsqu'on l'a menacée de lui retirer
sa nationalité allemande, elle s'est réfugiée en Suisse. C'est là que
W.H. Auden, le poète anglais l'a épousée pour lui offrir la nationalité
britannique. Elle lesbienne, lui homo, ils n'ont jamais vécu ensemble.
Durant la guerre de 1939 à 1945, elle a travaillé comme correspondante
de guerre pour la BBC. Ensuite, elle a couvert le procès de Nuremberg
avant d'aller retrouver ses parents exilés aux USA. Puis elle les a
suivis en Suisse.
Sa vie et celle de son frère Klaus sont entrelacées de nombreuses
histoires d'amours réprouvées à l'époque. Écrivain et auteur de théâtre,
Klaus s'est suicidé à 42 ans à Cannes. Leur père, n'a évoqué son
attirance envers les hommes que dans ses Notes quotidiennes du soir à n'ouvrir que vingt ans après ma mort, bien qu'elle apparaisse clairement dans La mort à Venise et dans Tonio Kröger que j'ai lu dans les cours d'allemand à l'école.Thomas Mann est mort à 80 ans, en 1955 à Zürich.