Écrivain contemplatif, poète considéré parmi les grands de son époque,
traducteur de plusieurs versificateurs allemands et photographe, Gustave
Roud (1897-1976) a passé sa vie dans la campagne du Jorat vaudois au
nord de Lausanne, en compagnie de sa sœur dans la ferme familiale.
Fasciné par les corps des paysans de sa région -- des hommes aimés avec
discrétion, à distance et qui appréciaient sa retenue au point de poser
volontiers pour lui. En ce temps-là, les photos étaient rares et les
gars étaient heureux d'en recevoir une copie pour leur album de famille.
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Les textes de Gustave Roud envoûtaient ses lecteurs de façon pénétrante,
avec douceur. Et l'on ne se rendait pas compte que l'auteur décrivait
la fin d'une ruralité paisible qui serait peu à peu remplacée par une
ruralité industrielle, tant dans l'élevage du bétail et de la volaille
que dans l'agriculture. Poète du terroir, Roud marchait dans la campagne
jour et nuit. On l'imaginait vieux garçon solitaire. Pourtant il
entretenait des liens avec de nombreux écrivain/e/s, musiciens et
peintres. Néanmoins, sa "différence sexuelle" comme on disait, n'était
que rarement mentionnée.
Extrait de "Air de la solitude".
"Qu'il est donc rapide, le glissement d'une saison moribonde vers la
saison future ! Hier encore (il semble que c'était hier), ce grand pays
sous le soleil sec de septembre s'abandonnait aux charrues. Elles
ouvraient dans l'herbe rase des prairies de longues blessures roses
d'heure en heure élargies. A la pointe du dernier sillon, Fernand,
l'épaule nue et dorée comme au plein de l'été, une main sur le soc
éblouissant, portait de l'autre à ses lèvres une pomme si rouge que le
ciel autour d'elle avivait son bleu trop doux. Les chevaux las
s'endormaient au repos et leurs crinières, en se penchant vers le
sommeil, démasquaient par à-coups le ruban d'horizon, ses pans de
collines, ses villages minuscules délicatement dessinés, avec le compte
exact de toitures et des arbres, leurs couleurs posées côte à côte sans
une bavure, à peine amorties au fond de l'air mûri comme un vin d'or."
La discrétion du poète suit l'évolution de l'acceptation des "pédés" par
la société. Dans les années 1930 Zurich, à l'exemple de Berlin, est
reconnue comme lieu de rencontre avec dancing, club (der Kreis),
restaurants, hôtels et quais tolérants. Lorsque les nazis prennent le
pouvoir en Allemagne, tout est foutu. Et les Polices helvétiques créent
leurs registres des homosexuels. Mais en 1942 -- c'est
l'exception en Europe -- Berne dépénalise les relations
homosexuelles entre adultes suisses consentants. C'est à partir de 21
ans alors que l'âge de
consentement est de 16 ans pour les hétéros.
Ces allers-retours et l'incompétence des psys permettent de
comprendre pourquoi l'attitude de la société n'a pas évolué à cette
époque. Gustave Roud ne voilait pas son appréciation du corps masculin
dans sa poésie, du moins pour ceux qui pouvaient la déchiffrer, et encore moins
dans ses photos qu'il n'a jamais cachées. En revanche, il ne parlait pas
de son orientation sexuelle et se privait de la jouissance qu'elle
apporte lorsqu'elle est partagée avec des compagnons de valeur. Ses
amitiés sincères avec les jeunes paysans de son entourage sont demeurées
platoniques. André
Autre extrait de "Air de la solitude".
"Je crois que seuls certains états extrêmes de l'âme et du corps :
fatigue (au bord de l'anéantissement), maladie, invasion du cœur par une
subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l'homme
sa vraie puissance d'ouïe et de regard. Nulle allusion, ici, à la parole
de Plotin : "Ferme les yeux, afin que s'ouvre l’œil intérieur". Il
s'agit de l'instant suprême où la communion avec le monde nous est
donnée, où l'univers cesse d'être un spectacle parfaitement lisible,
entièrement inane, pour devenir une immense gerbe de messages, un
concert sans cesse renouvelé de cris, de chants, de gestes, où tout
être, toute chose est la fois signe et porteur de signe. L'instant
suprême aussi où l'homme sent crouler sa risible royauté intérieure et
tremble et cède aux appels venus d'un ailleurs indubitable.
De ces messages, la poésie seule (est-il besoin de le dire?) est digne de suggérer quelque écho."
 | Ce que Roud n'a jamais pu réaliser...
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